La « Fête de l'Homme Nu » à Okayama

Ou la nudité masculine célébrée, depuis plus de 500 ans

 Par Adam Hacker   14 mai 2014

Lorsque l’on visite un pays étranger, une des choses les plus fascinantes à voir et même à faire est de prendre part à une fête traditionnelle. Au Japon, pour profiter d’une telle expérience, il n’y a rien de mieux que d’assister au Hadaka Matsuri, dans la préfecture d’Okayama.

Ce nom ne vous rappelle rien ? Dans ce cas, peut-être que sa version française vous rappellera quelque chose… c’est la « Fête de l’homme nu » ! La traduction littérale est on ne peut plus explicite. Chaque année, des milliers d’hommes à moitié nus, vêtus seulement d’un pagne, participent à l’un des festivals les plus populaires du pays. A deux reprises, me frayant un chemin à travers les rizières d’Okayama, j’ai rejoint le temple Saidai-ji Kannon-in. Le troisième samedi du mois de février, ici, dans une petite bourgade tout ce qu’il y a de plus normal, vous tomberez nez à nez avec près de 40 000 visiteurs, bravant l’hiver le temps d’une nuit qui semble alors être la plus froide de l’année.

Le Hadaka Matsuri est censé « représenter la lutte, à une époque ancienne, entre les membres d’un groupe de prêtres shinto de rang inférieur » et « de faire d’un pauvre homme malchanceux le noble de l'affaire, alors qu’il ne souhaitait pas assumer ce rôle». Et quelle signification cela pourrait bien avoir aujourd’hui ? Et bien disons simplement que cette question ne suffit pas à faire diminuer l’engouement qui existe pour cet évènement. Parmi les quelques vingt mille hommes participant à l’évènement, j’étais l’un des rares étrangers. En nous frayant un chemin vers le vestiaire improvisé pour nous changer, j’eus l’impression d’entrer dans un espace sacré tout droit sorti d’un Japon lointain. Mais nous n’avons, à aucun moment, ressenti une quelconque animosité de la part des participants. Je dirais même plutôt que nous avons été accueillis chaleureusement et presque comme des frères par des japonais d’humeur bien festive. Et pour bien nous mettre dans le bain, le saké et la bière coulaient à flot (j’ai même entendu des rumeurs comme quoi il est déjà arrivé que les réserves soient à sec !).

Avec 3 000¥, vous récupérerez votre pagne et des chaussettes adéquates. Le package inclut même l’habillage et le serrage du pagne, service fournit par le seul homme du vestiaire qui restait à peu près impassible. Mention spéciale à ses professionnels de la ceinture, qui serrent et enfoncent littéralement ces pagnes sur vos hanches, flirtant constamment avec les limites de la décence. A croire que cette technique est transmise de père en fils. Non mais vraiment, c’est très sérieux ! Une fois le pagne bien en place, on vous pousse alors vers la sortie et, à cette heure-ci, vous serez probablement déjà un brin éméché.

Une fois dehors, le vacarme attirera tout de suite votre attention. Bras dessus, bras dessous, les hommes se tiennent en rangées sur toute la largeur de la rue. Tous se dirigent vers la porte du même temple. Cette nuit là, il faisait 0°C… Et pourtant, les cris d’encouragement m’ont tellement porté mentalement que je n’ai absolument pas ressenti le froid. Des milliers de personnes venues nous encourager bordaient la route. Nous nous sommes pris par les bras et nous avons commencé à chanter : « wasshoii, wasshoii ! ». Prenant la pose pour les photos tout en tapant dans les mains de nos supporters, notre groupe commençait vraiment à rentrer dans l’évènement.

Une fois arrivés à l’intérieur du temple, notre groupe se trouvait tout à l'arrière de la foule. Jason, mon ami anglais, et moi-même avons rapidement regagné le milieu de l’attroupement. Et quelle pagaille c’était ! Le but du festival est d’attraper une paire de bâtons en bambou, bâtons sacrés jetés depuis le deuxième étage du temple. Vous voyez ce petit objet blanc sur la photo ? C’est un paquet contenant à peu près quinze paires de bâtons. Certains sont censés apporter la chance à celui qui les attrape, d’autres s’échangent contre une récompense en liquide.

Au beau milieu de ce combat homérique, je n’avais qu’une seule sensation : celle d’être enterré vivant. Quoi que vous fassiez, il est impossible de bouger librement. Vous êtes à la merci de la foule, comme porté par une vague humaine. Heureusement, on m’avait conseillé auparavant de « garder mes bras bien haut, sinon ils seront littéralement écrasés le long de votre corps ».

Rien que pour respirer, vos muscles, vos côtes et vos poumons sont mis à rude épreuve. A chaque inspiration, vous sentez votre corps qui pousse littéralement vos voisins, comme pour occuper un espace qui n’existe pas. Oubliez le froid hivernal, à ce moment-là vous êtes en nage, dégoulinant de sueur, vos yeux commencent eux aussi à devenir lourds et une fatigue extrême s’empare de tout votre corps. Mais il n’y a rien à faire… Impossible de faire demi-tour maintenant.

J’ai par moment fermé les yeux. J’imaginais alors l’enfer de Dante, comme pour mieux réaliser et savoir dans quel cercle de l’Enfer j’étais tombé. Honnêtement, c’est une expérience plutôt horrible. Les cris résonnent à travers le temple et jamais je n’avais entendu un bruit comparable. Lorsque les bâtons sont jetés vers la foule, c’est une lutte sans merci entre 20 000 personnes qui s’engage, et c’est chacun pour soi ! Jason a fini avec une côte cassée, les sirènes des ambulances résonnaient à peu près dans toutes les ruelles de la ville, et je ne vous parle même pas même des odeurs de transpiration, d’alcool et de barbecue, un « mélange » qui monte vite au nez. Mais je n’ai pas regretté une seule seconde d’y avoir participé. Ce fut une chance unique pour moi de me joindre à un évènement que la plupart des gens ne peuvent même pas voir de leurs propres yeux.

En 2010, nous sommes rentrés bredouilles. Mais en 2011, j’ai participé pour la deuxième fois consécutive au Hadaka Matsuri et j’ai enfin pu mettre la main sur un bâton porte-bonheur. J’ai même réussi à sortir de l’Enfer et à franchir les portes du temple, la ligne d’arrivée officielle, avec mon bâton. Donc oui, si vous vous posez la question, une fois qu’on y a goûté, il est dur de s’en passer. Cela en valait le coup à 100%. Et en prime, j’ai ramené la chance avec moi pour une année grâce à ce morceau de bambou.

Malheureusement, j’étais aux Etats-Unis en 2012 et je n’ai pas pu y participer. Mais j’ai déjà atteint mon but. Voir des flashs par milliers, tous ses spectateurs qui vous regardent, leur taper dans la main et entendre tous ces encouragements, c’est une sensation incomparable. J’imagine que c’est un peu comme être dans la peau d’un sportif professionnel. Mais plus que de me lire, découvrez Okayama et participez à l’un des plus beaux festivals du Japon pour vous en rendre compte par vous-même.

Écrit par Adam Hacker
Membre de JapanTravel
Traduit par Julian Bohler

Explorez les environs

Rejoignez la discussion